- Est-ce que tu écris ? C'est chaque jour que tu dois écrire. Ne serait-ce que quelques lignes....
Combien de fois Max Rouquette m'avait-t-il répété cela ? Ce leitmotiv matérialise bien à mes yeux la volonté opiniâtre qui tendait irrésistiblement toutes les fibres de son être vers leur objectif prométhéen : Max c'était avant tout cette volonté d'écrire, de bâtir patiemment une grande œuvre comme l'on édifierait un château, de dures pierres de taille calcaires parfaitement ouvragées, une construction conçue pour traverser les siècles. (...)
Dans son recueil poétique "lo maucòr de l'Unicòrn", Max Rouquette évoque de façon bouleversante son engagement dans l'écriture. Il dépeint ce silence subit, assourdissant, qui l'a pris à la gorge : les mots, ces mots qui disaient les choses, qui reconstruisaient le monde, ces paroles qui étaient "la lumière en chemin", se sont évanouis. Les occitans ont perdu la parole et sont désormais muets, pris au filet d'un espace de pensée étranger qui n'est pas fait pour eux. Destinée terrifiante, inouïe... "Devenue muette, cette voix / qu'un peuple dissimule au fond de sa gorge"... Et, hypnotisé par ce silence, le poète s'est tu, lui aussi. Et pourtant il reprend subitement la parole et jusqu'à ce que la mort le saisisse il ne s'arrêtera plus.
Désormais mes pas frôlent la dalle / la dalle pesante de la paix / j'ai tout juste le temps de parler
Et plus loin il nous explique comment s'accomplit le surprenant prodige :
Il édifia de paroles une haute muraille pour se séparer du monde ténébreux
des paroles sans éclat ni reflets, des paroles de chaque jour avec leur poids de choses
et parce qu'elles n'avaient que le reflet des choses, non le leur
voici que se fit le miracle
et que la source intérieure se remit à couler
et son léger murmure devint un chant
le chant du grillon qui atteint les étoiles
Toute la longue vie d'écrivain de Max Rouquette est explicitée par ces quelques lignes toutes vibrantes. Il a vécu tendu dans cet effort de réenchanter un monde devenu muet, à l'aide des antiques paroles qui l'avaient déserté. Et il y a réussi. (...)
Ainsi, l'élaboration de cette œuvre a tenu Max jusqu'à son dernier souffle. L'esprit projetait toujours plus loin cette légère enveloppe charnelle toujours plus amaigrie sous le poids des années. Le corps était exténué mais l'esprit continuait. Et continua jusqu'à l'instant où, de même que s'arrête une montre, la mécanique de la vie s'épuisa. La vieillesse n'a jamais eu prise sur cette intelligence étincelante, sur cette volonté indomptable. Mais le projet était au-delà des forces humaines. Il ne pouvait pas être mené à son achèvement. Il nous restera donc le vaste édifice d'une cosmogonie rigoureusement construite, et, en marge, des livres de rêve qui eussent pu être écrits et ne le seront jamais. (...)
L'œuvre de Max est le fruit d'une vie entière d'engagement passionné dans la reconquête d'une langue littéraire pleinement occitane, dans la lancée de mille ans de jaillissement créateur abondant. Cette oeuvre est tendue comme une corde vibrante par la présence prégnante de ce fabuleux langage de liberté sans entraves qu'était la voix du peuple d'ici avant qu'on n'ait réussi à la faire taire tout de bon. De sorte que Max Rouquette nous donne avec ses textes, pour déployer tous les horizons somptueux et tragiques de sa cosmogonie de lumière et de désespoir, non seulement une oeuvre littéraire, au sens conventionnel du mot, mais un espace de langage, irréductible, un lieu de pensée original où le peuple glossectomisé auquel il a voulu redonner la parole peut se retrouver tout à fait chez lui. Et où, bien sur, tout lecteur, de quelque partie du monde qu'il vienne, peut le rejoindre, à condition de bien comprendre qu'il ne lit pas l'oeuvre de quelque auteur français conventionnel mais celle d'un très grand écrivain occitan qui vient faire culminer la longue aventure d'une littérature tout aussi ancienne que la française, mais différente, et dont la vocation est de s'ouvrir sur d'autres horizons que ceux de sa soeur. Max est le rejeton d'une longue lignée et a suscité de nombreux successeurs. Son oeuvre est un des grands fleurons d'une vieille et riche culture, et, assimilant ce prestigieux héritage qu'il nous laisse et qui lui est particulièrement cher, cette culture projette désormais sa longue trajectoire dans le troisième millénaire. Les acteurs de la culture occitane, en hommage à l'indomptable entêtement et au génie de Max Rouquette, ont l'ambition de se montrer dignes de sa leçon exemplaire, en marchant avec enthousiasme et affection filiale sur ses prestigieuses traces.
Jean-Frédéric Brun (automne 2005)
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