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Ces textes ont été écrits dans les mois qui ont suivi la mort de Max Rouquette. Certains sont des réactions spontanées,
parfois des poèmes, d'autres des témoignages plus longs publiés par ailleurs. D'autres textes sur l'oeuvre de Max Rouquette (ils sont nombreux) seront par la suite
publiés soit ici-même, soit sur le futur site qui lui sera consacré.
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Philippe Gardy
- poète, critique littéraire, chercheur au CNRS, Éditions Jorn -
J’ai commencé de me plonger dans Vert Paradis dans les années 1962 ou 1963. Le livre m’arriva, avec le dessin plein de mystère qu’avait
donné pour la jaquette de couverture le peintre de Carcassonne Jean Camberoque, le père du grand photographe, alors que j’étais élève au lycée de Nîmes, à un
moment où je commençais à découvrir, avec maladresse et sans certitudes, ce que sont les pouvoirs de la littérature quand elle n’est pas seulement une
affaire de commerce ou de rentabilité. C’est à ce même moment que me vint le goût secret de l’écriture, dans la langue qui m’avait procuré cette
émotion particulière : je n’ai jamais oublié que c’est dans une des premières livraisons de la revue Oc qu’il me fut de donné de lire que j’ai découvert,
à côté d’un petit poème - le premier publié portant ma signature -, le récit tout de brièveté et pourtant interminable, immobilisé dans l’éternité
du malheur et de la mort inéluctable, du Renard dans le bassin.
Les proses de Vert Paradis, comme les poèmes à la fois si purs et remplis d’abîmes de La Pitié du matin, fraîchement imprimés dans un joli volume de
la collection « Messages », me firent comprendre de l’intérieur ce qu’il peut y avoir d’indéchiffrable dans notre vie et dans celle du monde, en guidant
mes pas sur des chemins autres que ceux de la raison lumineuse ou des explications totalement cohérentes. J’ai alors reçu les récits de Rouquette et
les poèmes qui en étaient les reflets, « Le Gavot de la montagne », la « Chanson de l’araignée » ou « Combe de la Treille », comme un livre de vie,
dans l’acception pour ainsi dire religieuse du terme : un livre qui, ordonnant en narrations et scènes les moments essentiels d’une existence,
donnait du sens à ce qui n’en avait pas, et montrait en même temps que ce sens enfin trouvé n’était en fait qu’une absence de sens, une question
définitivement sans réponse. Et j’ai compris de façon intuitive que c’était de cette absence que nous étions faits, quoi que nous en pensions,
qu’elle était le tissu de nos existences, et que c’était encore d’elle que naissait le sentiment étrange, mais si puissant, de ce que nous appelons,
sans doute à l’aide d’approximations un peu naïves, la beauté, la douleur, la joie et le vertige d’être et le pressentiment du néant.
La musique des phrases de Vert Paradis m’envahissait et me fascinait ; elle était devenue pour moi le chant de cette absence peuplée : celle d’un
monde qui, de La Mort de Còstasolana attendant les perdreaux à la solitude de l’enfant livré aux ténèbres du mystère d’être de La Bonté de la nuit,
puisait la force de son éblouissante beauté dans le devenir sans fin de son inhumanité foncière, de sa totale vacuité, tous comptes faits. Nulle
illusion, nulle possibilité de sauver quoi que ce soit de ce combat féroce et nécessaire ; mais toute notre dignité d’hommes agités comme des
fourmis sur un morceau d’astre perdu dans les déserts du temps et des espaces sans fin ni contours.
De ces alliances fatales de la beauté et de la condition humaine confrontée à l’indifférence de l’univers, l’écrivain se faisait l’interprète,
pour moi comme pour tous ceux qui pouvions sans doute ressentir ces choses-là, en deviner la nature et la nécessité, mais qui ne savions pas les
dire ni les mesurer à l’aune de leur force et de leurs pouvoirs d’enchantement et d’amertume. Max était depuis longtemps déjà, et il l’est resté
tout au long son existence, ce musicien des mots et des sens, cet enchanteur qui, dès les premiers instants, avait compris que l’écriture est
d’abord l’art de dire le néant de l’origine, contre tout et tous, avec ténacité et élégance. La seule élégance qui vaille : celle du désespoir,
comme on sait.
En pensant à l’écrivain qui s’avance désormais, à tâtons, dans la nuit sans fin des rêves arrêtés et gelés pour toujours, je songe à ce double
de lui-même qu’il avait imaginé, comme un commencement et comme une méditation sur son cheminement d’écriture, et dont le combat a fasciné depuis
tant de lecteurs : ce Maître Albarède qui, dans Le Hautbois de neige, à l’aide de ses musiques à la fois divines et diaboliques, savait faire
briller si haut les lumières de l’existence, et que les loups, un jour, dans la solitude enneigée du causse du Larzac, poussèrent à brûler,
une à une, ses partitions avant de le renvoyer dans les abîmes sans retour de la nuit définitive dont nous sommes tous issus.
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